Le plus souvent, c’est sur l’immigration illégale qu’on entend Donald Trump vociférer. Mais lundi, son administration a annoncé une nouvelle politique visant explicitement à réduire l’immigration légale. Avec cette nouvelle mesure, qui doit entrer en vigueur le 15 octobre, les immigrants légaux ne disposant pas de revenus suffisants et bénéficiant d’une aide sociale, de bons alimentaires, d’aide au logement ou de Medicaid (la couverture santé pour les plus démunis), pourront se voir refuser l’octroi de visas ou de cartes de résident permanent (la fameuse green card). Il s’agit de l’une des mesures anti-immigration les plus draconiennes de l’administration Trump, mise au point par Stephen Miller, le très droitier conseiller du président. Et l’architecte, entre autres, des politiques du «Muslim Ban» ou de la séparation des familles de migrants à la frontière.

«Fardeau»

Depuis 1999 déjà, les immigrés désirant obtenir une carte de résident permanent doivent prouver qu’ils ne seront pas une charge pour le pays, un «fardeau pour l’Etat» («public charge») dans le jargon administratif américain. Mais l’administration Trump élargit cette notion, en ajoutant plusieurs programmes d’aide sociale, et un délai maximum pour en être bénéficiaire (pas plus de douze mois sur une période de trente-six mois) à une liste de critères pouvant les disqualifier. Une décision alignée avec la refonte totale du système migratoire américain voulue par l’administration en place, et son souhait de pouvoir choisir les immigrés sur des critères de ressources ou de compétence, au détriment du regroupement familial. Une volonté qui s’était, jusqu’ici, heurtée à l’opposition du Congrès. Avec cette nouvelle politique, les services d’immigration américains devront notamment prendre en compte les aides publiques reçues par le candidat, le niveau d’éducation, les revenus du foyer et la santé pour déterminer s’il peut ou non recevoir une carte de résident. Ils devront également établir s’il y a une «probabilité» que le candidat «devienne un fardeau pour l’Etat» à l’avenir.

«Le président Trump s’assure que les non-citoyens n’abusent pas de notre système de programmes sociaux», écrit la Maison Blanche dans un communiqué, invoquant la «responsabilité personnelle». «Nous nous attendons certainement à ce que les gens, quels que soient leurs revenus, soient autosuffisants, a affirmé Ken Cuccinelli, le directeur par intérim des services d’immigration et de la citoyenneté, lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche lundi. S’ils ne sont pas en mesure de subvenir à leurs besoins, ce facteur négatif pèsera très lourdement dans la balance lorsqu’il s’agira de décider s’ils peuvent obtenir une résidence permanente légale.»

En moyenne, selon les chiffres du gouvernement, 544 000 personnes postulent chaque année pour une green card, dont environ 382 000 seraient potentiellement pénalisées par la nouvelle mesure. Les candidats à la carte verte devront fournir leur déclaration d’impôts sur trois ans, en plus de leur historique en matière d’emploi. Avoir recours à une assurance santé privée sera vu comme un plus.

«Sacrifices»

Les associations de défense des droits des immigrés n’ont pas tardé à monter au créneau. «Cette mesure aura un impact humanitaire désastreux, forçant certaines familles à faire des sacrifices dans des domaines aussi essentiels que la santé ou l’alimentation», de peur d’être disqualifiés dans leur demande de papiers, explique Marielena Hincapié, directrice exécutive du National Immigration Law Center. Son organisation, basée à Los Angeles, a immédiatement annoncé qu’elle contesterait la mesure devant les tribunaux.

«Cette administration instrumentalise les besoins les plus basiques pour envoyer aux familles immigrées ce message : si vous n’êtes pas Blancs et si vous n’êtes pas riches, vous n’êtes pas les bienvenus ici, a regretté Steven Choi, le directeur exécutif de la New York Immigration Coalition, lors d’une conférence de presse lundi à New York, avec plusieurs élus démocrates et organisations de défense des migrants. Forcer les familles à choisir entre l’accès à des programmes qui assurent la santé et le bien-être, et un chemin vers un visa ou une green card, est cruel et immoral».

Cette mesure va «affecter de manière disproportionnée les communautés à faible revenu, et en particulier les communautés de couleur», avec des «effets délétères sur la santé publique de la ville, tout en augmentant la pauvreté, la faim et le nombre de sans-abri, a affirmé Corey Johnson, membre du conseiller municipal de New York. D’ailleurs, depuis que cette mesure a fuité [en 2018, ndlr], nous avons déjà observé une chute dans les demandes de programmes d’aides sociales, parce que les gens ont peur.»

Les immigrés non citoyens américains constituent un faible pourcentage des bénéficiaires des aides sociales aux Etats-Unis : seuls 6,5% des bénéficiaires de Medicaid, ou 8,8% des bénéficiaires de l’aide alimentaire. La loi américaine permet aux résidents permanents, titulaires d’une carte verte depuis au moins cinq ans, de bénéficier de ces aides sociales. «Avec une seule politique, [l’administration Trump] essaye de faire d’une pierre deux coups, note Doug Rand, ancien membre de l’administration Obama et cofondateur de Boundless Immigration, interrogé par le Washington PostLe premier consiste à pénaliser les immigrés bénéficiaires d’aides sociales qu’ils sont légalement autorisés à percevoir ; l’autre, c’est de diviser par deux l’immigration légale», notamment grâce à l’ambiguïté de l’expression «probabilité que quelqu’un devienne un fardeau pour l’Etat».