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Chantage : Jeff Bezos refuse de baisser son pantalon

Le patron d’Amazon accuse un tabloïd pro-Trump de l’avoir menacé de révélations sur son anatomie pour qu’il fasse pression sur le «Washington Post», qu’il possède. Il a choisi de rendre l’affaire publique jeudi soir.

Une relation extraconjugale, des dick pics, Donald Trump et l’Arabie Saoudite : selon Jeff Bezos, le patron d’Amazon et propriétaire du Washington Post, tout est lié. Jeudi soir, dans une opération de déminage savamment conçue, Bezos a publié sur le site Medium un long texte dans lequel il accuse le puissant tabloïd américain The National Enquirer de tentatives d’«extorsion et de chantage»,s’appuyant sur la menace de la publication de photos compromettantes.

Fin janvier, le tabloïd publie onze pages sur la liaison de Bezos avec une ancienne animatrice de la Fox, Lauren Sánchez, illustrées de photos de paparazzi et de copies de SMS fougueux. «La plus grosse enquête de l’histoire de l’Enquirer !» se vante alors le journal. Les messages datent du printemps 2018, soit plus de six mois avant l’annonce du divorce de l’homme le plus riche du monde avec son épouse, MacKenzie Bezos. Le patron d’Amazon engage alors des détectives privés pour tenter de découvrir l’origine de la fuite de ces SMS. Il veut également, dit-il, comprendre les motivations réelles d’American Media Inc. (AMI), propriétaire du National Enquirer, dont le patron, David J. Pecker, est un ami de longue date de Donald Trump. Car avec son statut de propriétaire d’un journal de référence, écrit Bezos, «il est inévitable que certaines personnes puissantes qui sont sujettes à la couverture du Washington Post concluent à tort que je suis leur ennemi. Le président Trump est l’un d’entre eux, si l’on en croit ses nombreux tweets.» Le patron du géant de la distribution est souvent la cible du chef d’Etat sur Twitter, qui l’a surnommé «Jeff Bozo» et surnomme le journal qu’il a acheté en 2013 «The Amazon Post».

Braguette
L’enquêteur chargé par Jeff Bezos d’identifier les sources du National Enquirer, Gavin de Becker, affirme ensuite dans une interview que «de sérieuses pistes désignent des mobiles politiques». De Becker s’est notamment intéressé au frère de la maîtresse de Bezos, Michael Sánchez, fervent soutien de Donald Trump et proche de plusieurs de ses conseillers. La direction d’AMI riposte. Et menace le patron d’Amazon, raconte-t-il, de publier des photos explicites de sa liaison s’il ne met pas fin à cette enquête et s’il ne dément pas publiquement les motivations politiques. Sur Medium, Bezos publie l’intégralité d’un mail d’AMI : «En plus du selfie en dessous de la ceinture – communément appelé “dick pic” [photo de pénis, ndlr] -, The Enquirer a obtenu neuf images supplémentaires», dont «une photo de M. Bezos torse nu tenant son téléphone de la main gauche, sur laquelle on voit son alliance», en «short moulant», une «demi-érection à travers la braguette». Sauf que Jeff Bezos, qui fuit habituellement l’exposition médiatique, a choisi de ne pas se laisser intimider par le chantage du tabloïd. «Bien sûr, je n’ai pas envie que des photos personnelles soient publiées, mais je ne vais pas participer à leurs pratiques bien connues de chantage, de renvois d’ascenseur ou d’attaques politiques, et de corruption», écrit-il. «Si dans ma position je ne peux pas résister à ce type d’extorsion, qui le pourra ?» demande celui qui pèse aujourd’hui 136 milliards de dollars (119 milliards d’euros).

Cet intérêt inédit du tabloïd pour un patron de la tech – The National Enquirer est plutôt porté sur la vie privée des stars de cinéma ou de la musique, voire de certains politiques démocrates – avait laissé penser aux observateurs qu’il était lié à la proximité entre David Pecker et la Maison Blanche. Celle-ci a été mise au jour l’an dernier : l’ancien avocat personnel du Président, Michael Cohen, avait reconnu avoir acheté le silence d’une actrice pornographique, et demandé à American Media Inc. de faire de même pour une ancienne playmate, toutes deux affirmant avoir eu une liaison avec Trump. Pecker avait alors accepté de collaborer avec la justice dans l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur la campagne 2016, et confirmé à la justice avoir acquis les droits des témoignages de ces femmes avec l’intention de ne jamais les publier. C’est la pratique dite du catch and kill : le tabloïd achète des scoops, et les étouffe pour protéger ses amis, et éventuellement obtenir des faveurs.

Péril
Grâce à sa coopération avec la justice, AMI n’avait pas été condamné. Sous réserve, indique un accord signé en septembre, de ne pas violer la loi dans les trois années à venir. Or, les menaces évoquées par Jeff Bezos pourraient mettre en péril cet accord. «Vous pouvez parfois obtenir un passe-droit des procureurs fédéraux, écrit Bezos dans son texte sur Medium. Il est beaucoup plus difficile d’en avoir un deuxième.»

Mais Bezos va plus loin. Il laisse entendre que toute cette affaire aurait pour but de faire pression indirectement sur le Washington Post et ses investigations sur l’Arabie Saoudite : «La couverture essentielle et implacable par le Washington Post du meurtre de son collaborateur Jamal Khashoggi n’a pas été très populaire dans certains cercles, c’est indéniable.» Les enquêtes du Post, étayées par des sources des renseignements, font du prince Mohammed ben Salmane le commanditaire de ce meurtre. Le patron d’Amazon évoque notamment la publication l’an dernier par AMI d’un magazine hagiographique sur le royaume et son prince, diffusé aux Etats-Unis. Selon Associated Press, AMI aurait transmis à l’ambassade saoudienne de Washington une copie du magazine plusieurs semaines avant parution, signe de l’existence d’une relation entre l’éditeur et le royaume, ce que les deux intéressés ont toujours nié. Et Bezos d’enfoncer le clou : «Pour des raisons qu’il reste à mieux saisir, l’angle saoudien semble avoir touché une corde sensible.»

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La Rédaction

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