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Mounou Désiré Koffi, l’artiste déconnecté

Le plasticien de 24 ans expose à la galerie Art-Z, à Paris. Figure de la peinture ivoirienne, il interroge son époque en recyclant dans ses œuvres des téléphones portables.

« Le déclic », il l’a eu en regardant les enfants de son quartier jouer avec des téléphones cellulaires. Conscient que ces déchets présentaient un risque sanitaire, « le peintre Mounou », alias Mounou Désiré Koffi, a décidé de « donner une seconde vie à ces téléphones » qui jonchent les rues d’Abidjan, trop vieux pour être gardés ou réparés.

Pour réaliser ses premiers tableaux liant art et recyclage, Mounou arpente les rues de la capitale économique ivoirienne, bientôt rejoint par cinq personnes, qu’il rémunère pour sensibiliser aux déchets électroniques. Deux ans plus tard, le message est passé et des Abidjanais déposent désormais leur mobile désuet auprès de l’équipe, gratuitement ou non. « En deux ans, on a recyclé des milliers et des milliers de téléphones », explique l’artiste récupérateur qui encourage à ne plus polluer en rachetant ces déchets.

Avec 25 millions d’habitants, la Côte d’Ivoire produit environ 1 500 tonnes de déchets électroniques chaque année – sans compter les déchets importés. Mais ce fléau dépasse les frontières et « tout le continent africain est concerné », déplore l’artiste plasticien. C’est pourquoi ce dernier a pour projet d’installer d’autres équipes, sur le même modèle, au Bénin, au Mali ou encore en Guinée.

« Source d’inspiration unique »

Dans ses tableaux, qu’il dit tous inspirés de son « cadre de vie », Mounou met en scène les rues et les habitants d’Abidjan, où il vit depuis cinq ans. Après le Maroc, la Belgique, la France jusqu’au 6 juillet, et la Côte d’Ivoire, sa prochaine exposition se déroulera en Suisse, en septembre. Et même s’il est contraint de voyager beaucoup, l’artiste souhaite passer le plus de temps possible sur le continent, conscient que « l’Afrique est une source d’inspiration unique » et d’ajouter, « c’est là où tout a commencé pour moi ».

Figure importante de la peinture contemporaine ivoirienne, Mounou a fait mentir son destin de fils de planteurs de café et de cacao de Buyo, dans le sud-ouest du pays. Très tôt, le garçon se découvre une passion pour le dessin et, déjà « en CE1, dessine les schémas de sciences des autres élèves et même ceux du maître au tableau », sourit-il. Le directeur de l’école le désigne pour participer à un concours de dessin qu’il remporte, face aux élèves de 25 écoles différentes. Et au lycée, son professeur d’art le pousse à se perfectionner à Abidjan. Le jeune homme suit le conseil et intègre les beaux-arts après un bac artistique d’où il sort major de sa promo.

« Mauvaises fréquentations » de Mounou Désiré Koffi (claviers de téléphone et acrylique sur toile, 164 cm x 124 cm, 2019).
« Mauvaises fréquentations » de Mounou Désiré Koffi (claviers de téléphone et acrylique sur toile, 164 cm x 124 cm, 2019). Olivier Sultan

C’est lors de sa deuxième année de licence que lui vient l’idée de recycler les vieux téléphones en les collant sur des toiles. La même année, à 23 ans, il part en Belgique puis à Paris pour ses premières expositions collectives. Et, en deux ans, il a quelque 160 œuvres à son actif, dont chacune nécessite 150 téléphones en moyenne… Ce qui signifie qu’il a déjà utilisé 24 000 mobiles.

Un artiste engagé

« Je travaille sur ce qui m’interpelle et ce qui est d’actualité », déclare le plasticien. Les enfants y sont régulièrement mis en scène pour parler délinquance des mineurs ou violence faite aux plus jeunes. « A Abidjan, et en Afrique plus largement, ils ne grandissent pas toujours en sécurité », évoque Mounou Désiré Koffi interpellé aussi par les enfants enlevés pour être sacrifiés, ou ceux enrôlés pour faire la guerre. « Mes tableaux mettent en évidence ce qu’ils vivent, et revendiquent leur droit à l’éducation, à la liberté, leur droit de vivre en un mot », martèle-t-il. Leurs visages représentés copient les traits des enfants de son quartier, qui « sont toujours à mon atelier et posent tout le temps pleins de questions ». « Les hommes sont constitués de claviers, car l’outil informatique prend le dessus sur notre humanité », éclaire-t-il. « L’hyperconnexion » est pour lui un autre fléau qu’il cherche à dénoncer.

L’œuvre de Mounou Désiré Koffi se veut une critique de la société de consommation où le temps de vie d’un objet est équivalent à celle d’une batterie de smartphone et veut responsabiliser le consommateur sur l’empreinte qu’il laisse sur la planète. « Les gens s’amusent de voir leur tout premier téléphone collé sur la toile. On se souvient tous de sa première marque, de son premier portable, sans savoir où il se trouve actuellement », lance l’artiste. Un message qui vaut autant pour l’Europe que pour l’Afrique. « Déconnexion », ou un aller-retour à Abidjan, une exposition à découvrir jusqu’au 14 juillet à la galerie Art-Z, à Paris. Prière de laisser les téléphones à l’entrée.

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La Rédaction

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