Economie Internationale

Venezuela : Une nouvelle monnaie pour donner le change

Face à l’hyperinflation, au recul de la production pétrolière et aux pénuries, le Président a fait entrer en vigueur lundi le «bolivar souverain». Et a annoncé la multiplication par 34 du smic et l’augmentation du prix du carburant.

Un tremblement de terre de magnitude 7,3 a frappé le nord du Venezuela mardi, sans faire ni victimes ni dégâts importants. Le véritable séisme pour la population avait eu lieu la veille, avec l’entrée en vigueur d’une nouvelle monnaie, le «bolivar souverain», qui correspond à l’ancien bolivar amputé de cinq zéros. La décision, qui avait été annoncée au printemps et plusieurs fois repoussée, s’accompagne d’un train de mesures telles que la multiplication du salaire minimum par 34, l’introduction d’un impôt sur les grandes fortunes et une hausse des prix de l’essence, jusqu’à présent quasiment gratuite. Le président Maduro, n’avait, selon l’économiste Carlos Quenan, professeur à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, pas d’autre choix que cette thérapie de choc en raison de «la dégradation économique liée non seulement à l’hyperinflation, mais aussi au recul de la production pétrolière et à la dégradation générale des structures productives du pays».

Le Venezuela ne publie plus de chiffres officiels de la hausse des prix depuis plusieurs années, mais des sources indépendantes ont évalué l’inflation à 800 % en 2016 et à 2 600 % en 2017. Cette année, le Fonds monétaire international (FMI) table sur une hausse de 1 000 000 %. Lors d’une intervention sur Facebook lundi, Maduro a expliqué que la reconversion monétaire était une arme pour lutter contre DolarToday, site basé aux Etats-Unis qui fixe le taux du billet vert sur le marché parallèle. Bête noire du régime, cette page créée par des antichavistes est accusée par Caracas d’imposer un taux artificiellement élevé pour ruiner le pays et précipiter la chute du régime. DolarToday s’en défend, expliquant que sa cotation correspond au taux de change pratiqué à Cúcuta, ville frontalière colombienne où se rendent de nombreux Vénézuéliens pour acheter des produits introuvables chez eux afin de les revendre.

Le dollar parallèle, qui valait 8 millions de bolivars (anciens) début mai, s’échangeait à 65 millions la semaine dernière. Il coûtait 65 bolivars souverains mardi. Et la Banque centrale du Venezuela a fini par entériner la valeur de ce dollar clandestin en fixant mardi la parité officielle à 60 nouveaux bolivars pour 1 dollar, quasiment celle de DolarToday.

L’hyperinflation galopante s’explique d’abord par le déséquilibre entre une forte demande de la population et une offre limitée, sur fond de manque de confiance dans une monnaie qui se déprécie constamment. Les particuliers comme les entreprises ont désespérément besoin de dollars, qu’ils peuvent difficilement se procurer légalement. L’une des mesures du plan est d’ailleurs l’assouplissement de ce féroce contrôle des changes. Mais l’incontrôlable hausse des prix a une autre raison, explique le chercheur Edgardo Lander, de l’Université centrale du Venezuela. Dans une analyse à paraître, il souligne «l’émission massive et croissante de masse monétaire» par la Banque centrale afin de financer les programmes sociaux du gouvernement. Une «politique clientéliste», selon lui.

Cette masse monétaire est en outre déconnectée de l’émission de papier-monnaie. Si, toujours selon l’économiste, l’argent en circulation représentait entre 13 % et 14 % de la masse monétaire, il n’était plus que de 2 % ces derniers mois. D’où la pénurie de billets, que la reconversion monétaire va résoudre avec l’entrée sur le marché de la nouvelle devise. Mais la suppression des cinq zéros pourra difficilement juguler l’hyperinflation. L’Etat s’est en effet engagé à prendre à sa charge pendant trois mois le surcoût des salaires, la multiplication du smic par 34 prenant effet le 1er septembre. D’où l’Etat va-t-il sortir cet argent alors que ses ressources fiscales et ses bénéfices tirés du pétrole s’affaiblissent ?

«Crédibilité»
L’économie du Venezuela est en effet lourdement dépendante de l’or noir. Ses réserves font partie des plus importantes du monde, mais le pétrole de l’Orénoque (nord), ultralourd, est plus cher à extraire que celui d’Arabie Saoudite. Il y a vingt ans, le secteur pesait pour 75 % dans les exportations du pays, aujourd’hui, il en représente 95 %. Alors que la production nationale a chuté de moitié en dix ans. Selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), elle serait passée de 3,2 millions à 1,46 million de barils par jour entre 2008 et 2018.

En cause, le manque d’investissements et d’entretien des installations. Partie intégrante du plan Maduro, la cryptomonnaie «petro» est indexée sur les réserves de pétrole et de minerais du Venezuela. Elle agit en complément du bolivar souverain pour contourner les sanctions des Etats-Unis. Chaque petro, selon le président socialiste, équivaut à environ 60 dollars, sur la base du prix du baril de pétrole vénézuélien, soit 3 600 bolivars souverains. Depuis le lancement en mars du petro, les transactions avec cette cryptomonnaie sont cependant quasi nulles et les Etats-Unis, dans le cadre de leurs sanctions, les interdisent. «Il y a un problème de crédibilité autour du petro, analyse Carlos Quenan. D’un point de vue constitutionnel, on peut se demander s’il est possible de gager le bolivar souverain sur les réserves pétrolières. La chute de la production est due au non-renouvellement de l’outil productif. Une partie de l’activité a subi des plans sociaux et la qualité du personnel subsistant n’est pas à la hauteur.»

La capacité de production du pays et de sa compagnie nationale, PDVSA, est inférieure de moitié à ce qu’elle était lorsque Hugo Chávez est arrivé au pouvoir en 1999. Pendant vingt ans, le pays a pu maintenir son essence à un prix inférieur à celui de l’eau du robinet. Maduro a annoncé une hausse des prix de l’essence pour fin septembre. Si les 16 millions de détenteurs du Carnet de la patrie – une carte d’identité accordée sur des critères sociaux – devraient continuer à bénéficier de l’essence la moins chère du monde, les autres se verront imposer «un prix international», a menacé Maduro. L’essence est un sujet sensible dans le pays, près de trente ans après les émeutes sanglantes du Caracazo provoquées après une hausse des prix. Actuellement, avec 1 dollar échangé au marché noir, un Vénézuélien peut s’acheter 7 millions de litres d’essence… mais seulement 1,5 litre de Coca-Cola.

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La Rédaction

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